Il y a des voyages où l’on coche des sites, et d’autres où l’on ralentit enfin. Passer quelques nuits dans une estancia appartient à la seconde catégorie. Le matin, on entend les chevaux avant de voir le jour. Le soir, la viande grille doucement sur la braise pendant que le ciel prend feu au-dessus de la plaine. De la pampa à la Patagonie, ces grands domaines racontent une Argentine que l’on ne découvre pas depuis les avenues de Buenos Aires. Voici neuf adresses qui méritent le détour, du palais rural au ranch perdu au bout d’une piste.
Qu’est-ce qu’une estancia ?
Une estancia est d’abord un domaine d’élevage, où des gauchos s’occupent du bétail et qui joue un rôle clé dans la filière bovine du pays. Beaucoup ont ouvert leurs portes aux voyageurs sans renoncer à leur activité. C’est ce qui fait leur charme : nombre d’entre elles restent à la fois des maisons de famille et des fermes en activité.
Pour en profiter sans s’épuiser sur la route, le plus simple est de les intégrer à un circuit en Argentine : deux ou trois nuits suffisent à changer de rythme entre deux grandes étapes, comme Buenos Aires, Salta ou El Calafate. Les distances sont immenses et certains domaines se méritent. Mieux vaut donc en choisir un ou deux bien placés que de vouloir tout voir.
La pampa : l’élégance gaucho aux portes de Buenos Aires
La Bamba de Areco, la grande classique
Difficile de commencer ailleurs. Bâtie en 1830 comme relais de poste sur le Camino Real, elle compte aujourd’hui 11 chambres, à environ 120 km de la capitale. La maison est membre de Relais & Châteaux depuis 2016, et on y vient autant pour le cheval que pour le polo : l’équipe qui porte son nom s’y entraîne, et les clients peuvent assister aux séances pendant la saison. Juste à côté, San Antonio de Areco et ses ateliers d’artisans valent une demi-journée.
Villa María, le rêve anglais dans la pampa
À une heure de Buenos Aires, changement de décor : une vaste demeure d’inspiration Tudor, entourée de jardins, de lacs et de bois. Polo, équitation, tennis et promenades en calèche rythment le séjour. C’est l’adresse idéale pour une première expérience quand on dispose de peu de temps.
Le Nord-Ouest : vin d’altitude et vallées oubliées
Colomé, entre vignes et lumière
Rejoindre Colomé demande de la patience : environ cinq heures depuis Salta, en grande partie sur une piste. La récompense est à la hauteur. Les vignes s’étagent entre 2 300 et 3 111 mètres d’altitude, et l’hôtel ne propose que neuf chambres avec balcon privé. Surtout, le domaine abrite le musée James Turrell, conçu par l’artiste lui-même et unique au monde à être entièrement consacré à son œuvre. Une estancia où l’on goûte un malbec d’altitude avant d’aller regarder la lumière autrement : on n’en trouvera pas deux.
Pampa Grande, la vallée verte de Salta
Ceux qui attendent des cactus seront surpris. Ce domaine de 30 000 hectares se niche dans une vallée luxuriante, entre collines, ruisseaux et forêts. Il a appartenu au fondateur de Salta il y a quatre siècles, et conserve aujourd’hui son village et son école. Les lève-tôt peuvent monter en selle à 7 h 30 pour rassembler le bétail avec les gauchos. Les autres apprendront à préparer des empanadas ou liront à l’ombre du jardin.
Le centre et le Nord-Est : l’estancia côté cavaliers
Los Potreros, l’esprit de famille à Córdoba
Dans les collines des Sierras Chicas, la famille anglo-argentine Begg accueille ses hôtes depuis quatre générations. Le domaine, une exploitation d’environ 2 600 hectares, se trouve à moins d’une heure de route de Córdoba. Le vrai luxe ici, c’est l’ambiance : tout le monde se retrouve autour d’une longue table pour des repas familiaux. On arrive en inconnu, on repart avec des amis. Et les débutants sont les bienvenus, ce qui n’est pas si fréquent.
Don Joaquín, à cheval dans les marais d’Iberá
Au cœur de l’une des plus vastes zones humides d’eau douce du monde, cette estancia d’environ 2 600 hectares compte plus d’une centaine de chevaux. On y traverse rivières et lagunes au galop, on y apprend le lasso, et l’on part observer capybaras, caïmans et cerfs des marais. Pour un voyageur qui aime la nature autant que l’équitation, c’est sans doute l’adresse la plus dépaysante de cette sélection.
La Patagonie : le grand large
Pilolil, le paradis des pêcheurs
Au bord du río Aluminé, cette estancia familiale des années 1890 a été soigneusement restaurée. Avec environ 9 300 hectares de nature et un accès privé à 30 km de rivière, elle attire les passionnés de pêche à la mouche. La table n’est pas en reste : le chef, formé auprès de Francis Mallmann, cuisine beaucoup au feu de bois.
Nibepo Aike, à deux pas du Perito Moreno
Située à 56 km d’El Calafate par la route 15, une piste de gravier, elle se trouve à l’intérieur du parc national Los Glaciares, à 12 km à vol d’oiseau du glacier. Son nom cache une jolie histoire : il assemble les surnoms de trois sœurs, Niní, Bebe et Porota, et le mot tehuelche signifiant « lieu de ». L’élevage de bovins Hereford y a pris le pas sur celui des moutons, et l’on peut y venir simplement pour une journée à la campagne si le temps manque.
Cristina, le bout du monde
Ici, pas de route : on arrive uniquement par bateau. Fondée en 1914 dans le parc national Los Glaciares, l’estancia se visite à pied, à cheval ou en 4×4, avec le glacier Upsala en toile de fond. Ce sentiment d’isolement absolu vaut à lui seul le voyage.
Comment choisir son estancia ?
Toutes ne promettent pas la même expérience. Avant de réserver, posez-vous ces quelques questions :
- Vous manquez de temps ? La pampa se rejoint en moins de deux heures depuis Buenos Aires.
- Vous débutez à cheval ? Privilégiez La Bamba de Areco ou Los Potreros, qui accueillent tous les niveaux.
- Vous êtes un cavalier confirmé ? Don Joaquín propose de vraies journées en selle.
- Vous voyagez pour le vin ou l’art ? Colomé s’impose sans discussion.
- Vous rêvez de grands espaces ? Cap sur la Patagonie, avec Nibepo Aike ou Cristina.
Côté saison, le printemps et l’automne sont particulièrement agréables dans la pampa, de septembre à novembre et de mars à mai. En Patagonie, l’été austral reste la période la plus confortable. Pensez aussi à réserver tôt : ces maisons comptent peu de chambres, et les meilleures dates partent vite.
Prévoyez enfin un budget à la hauteur de l’expérience, car les tarifs grimpent vite sur les adresses les plus réputées. La plupart incluent toutefois les repas et une partie des activités, ce qui change le calcul.
Dormir dans une estancia, c’est finalement accepter de ne rien faire de très spectaculaire : monter à cheval, partager un repas, regarder la nuit tomber sur une plaine sans fin. C’est souvent ce dont on se souvient le mieux, une fois rentré.


